7 milliards d’€ évaporés pour la seule Société Générale… soit 580 000 années de SMIC. Arrivées à certains sommets, les sommes n’ont plus de signification. Puisqu’il y a sommet, il y a vertige. Le vertige de l’argent qui ne signifie plus rien : « dématérialisé » - on devrait dire « déshumanisé » - l’argent ne correspond plus à une convention entre les hommes qui exprime la valeur d’un travail (« valeur d’usage ») et qui permet d’échanger des actions disparates (« valeur d’échange »). Jusqu’alors on avait résolu de régler la question de « comment échanger l’achat des courses avec une consultation chez le médecin ou avec une sortie à Eurodysney (sans Carla…) ? » par de l’argent, des pièces, des billets, sur lesquels des valeurs sont écrites avec des chiffres.
Et puis, progressivement, en l’espace d’une génération, l’argent s’est dissocié du travail à deux échelles. L’échelle des personnes avec l’idée que, pour en gagner, il valait mieux gratter compulsivement des tickets aux noms infantilisants (tac-au-tac, grolot…) ou tourner béatement une roue à la télévision que raboter du bois, conduire un camion, corriger des copies d’élèves. A l’échelle de la société, la valeur travail s’est effondrée : on gagne plus à spéculer qu’à produire ; la part de la richesse repose de moins en moins sur l’activité des hommes et de plus en plus sur le capital qui se gonfle et se dégonfle au gré d’impulsions électroniques envoyées dans des salles truffées d’ordinateurs devant lesquels s’agitent les nouveaux apprentis sorciers de l’économie, les traders (en français, « marchands »).
Depuis l’effondrement du Mur de Berlin, l’idée était qu’il n’y avait plus que, d’un côté, David le citoyen et, de l’autre côté, Goliath le « marché ». Entre ce face-à-face déséquilibré, les institutions (État, pouvoirs publics) compensaient un peu l’inégalité par des politiques publiques, par des règlements. Un peu mais aussi de moins en moins : retrait de l’État qui substitue à une éthique de l’intérêt général le pragmatisme économique… « Les caisses sont vides. » Le marché, qu’on le veuille ou non, apparaissait, sinon comme la bonne solution, du moins comme la seule solution. Credo du libéralisme : moins on intervient, plus cela ira bien par la grâce d’une baguette magique, « la main invisible », se chargeant d’adapter l’offre et la demande. Un monde enchanté avec Kâa qui susurre « Aie confiance… » Et l’on incitait chacun dans son coin à investir dans des actions qui, pour rapporter avec des taux de rentabilité à deux chiffres, se traduisaient par des plans sociaux : l’homme est un loup pour l’homme - homo homini lupus - et le portefeuille d’actions rangé dans le tiroir de la commode du salon recouvre la lettre de licenciement du voisin avec lequel on festoie lors du méchoui du lotissement. Un peu de sociabilité pour vernir ce qui tient lieu de règle de vie, gagner plus et vite. Ce que l’on appelle simplement aussi la cupidité.
Des économistes très savants écrivaient des équations indécryptables dont on pouvait se dire que, puisque c’était compliqué, c’était sérieux. Cependant, si on lisait les ouvrages d’économie en sautant ces équations, on découvrait que la base du marché c’est… la confiance ! Ainsi donc, tout repose sur la subjectivité ! Pschitt ! 7 milliards d’€ évaporés et, avec eux, la confiance. Donc écroulement du marché. Que reste-t-il ? L’individu. Tout seul. Un singe nu, c’est-à-dire un primate sans fourrure, sans protection.
Crise vient du grec, krisis, qui signifie décider. Certes l’accouchement se fait – et ce n’est que le début - dans la douleur. A Francis Cabrel qui chantait « Est-ce que ce monde est sérieux ? », on sait que l’on peut répondre négativement – voilà au moins une certitude. Reste à réinventer un vivre ensemble et un faire société apurés de l’illusion. L’avantage de l’illusion est qu’elle enchante. Son inconvénient est qu’elle est éphémère et se solde par le désenchantement. Il faut donc réenchanter le monde mais cette fois, qu’on ne s’y trompe pas, avec des valeurs, des convictions, des principes moraux, une éthique : il n’y a pas d’autre alternative pour reconquérir la confiance… puisqu’on vous dit qu’elle est à la base de tout !
Philippe Labbé, janvier 2008
Et puis, progressivement, en l’espace d’une génération, l’argent s’est dissocié du travail à deux échelles. L’échelle des personnes avec l’idée que, pour en gagner, il valait mieux gratter compulsivement des tickets aux noms infantilisants (tac-au-tac, grolot…) ou tourner béatement une roue à la télévision que raboter du bois, conduire un camion, corriger des copies d’élèves. A l’échelle de la société, la valeur travail s’est effondrée : on gagne plus à spéculer qu’à produire ; la part de la richesse repose de moins en moins sur l’activité des hommes et de plus en plus sur le capital qui se gonfle et se dégonfle au gré d’impulsions électroniques envoyées dans des salles truffées d’ordinateurs devant lesquels s’agitent les nouveaux apprentis sorciers de l’économie, les traders (en français, « marchands »).
Depuis l’effondrement du Mur de Berlin, l’idée était qu’il n’y avait plus que, d’un côté, David le citoyen et, de l’autre côté, Goliath le « marché ». Entre ce face-à-face déséquilibré, les institutions (État, pouvoirs publics) compensaient un peu l’inégalité par des politiques publiques, par des règlements. Un peu mais aussi de moins en moins : retrait de l’État qui substitue à une éthique de l’intérêt général le pragmatisme économique… « Les caisses sont vides. » Le marché, qu’on le veuille ou non, apparaissait, sinon comme la bonne solution, du moins comme la seule solution. Credo du libéralisme : moins on intervient, plus cela ira bien par la grâce d’une baguette magique, « la main invisible », se chargeant d’adapter l’offre et la demande. Un monde enchanté avec Kâa qui susurre « Aie confiance… » Et l’on incitait chacun dans son coin à investir dans des actions qui, pour rapporter avec des taux de rentabilité à deux chiffres, se traduisaient par des plans sociaux : l’homme est un loup pour l’homme - homo homini lupus - et le portefeuille d’actions rangé dans le tiroir de la commode du salon recouvre la lettre de licenciement du voisin avec lequel on festoie lors du méchoui du lotissement. Un peu de sociabilité pour vernir ce qui tient lieu de règle de vie, gagner plus et vite. Ce que l’on appelle simplement aussi la cupidité.
Des économistes très savants écrivaient des équations indécryptables dont on pouvait se dire que, puisque c’était compliqué, c’était sérieux. Cependant, si on lisait les ouvrages d’économie en sautant ces équations, on découvrait que la base du marché c’est… la confiance ! Ainsi donc, tout repose sur la subjectivité ! Pschitt ! 7 milliards d’€ évaporés et, avec eux, la confiance. Donc écroulement du marché. Que reste-t-il ? L’individu. Tout seul. Un singe nu, c’est-à-dire un primate sans fourrure, sans protection.
Crise vient du grec, krisis, qui signifie décider. Certes l’accouchement se fait – et ce n’est que le début - dans la douleur. A Francis Cabrel qui chantait « Est-ce que ce monde est sérieux ? », on sait que l’on peut répondre négativement – voilà au moins une certitude. Reste à réinventer un vivre ensemble et un faire société apurés de l’illusion. L’avantage de l’illusion est qu’elle enchante. Son inconvénient est qu’elle est éphémère et se solde par le désenchantement. Il faut donc réenchanter le monde mais cette fois, qu’on ne s’y trompe pas, avec des valeurs, des convictions, des principes moraux, une éthique : il n’y a pas d’autre alternative pour reconquérir la confiance… puisqu’on vous dit qu’elle est à la base de tout !
Philippe Labbé, janvier 2008